L'économie est-elle une science ?


Les critères de scientificité en économie sont difficiles à trouver car sur de nombreux points l’économie ne fonctionne pas comme une science (grandes fractures idéologiques, écoles rivales) mais, malgré ces réserves, il est indispensable de les recenser.
L’apriorisme en économie.
L’apriorisme est une vieille position en économie qui affirme que les théories économiques ne peuvent jamais être réfutées par simple comparaison de leur implication et des faits (SENIOR&E.CAIRNES) ou pire que ses postulats essentiels font partie de notre vie quotidienne et qu’ils n’ont qu’à être énoncés pour être reconnus sont évidents (ROBBINS). Cette position est aujourd’hui abandonnée sauf par MENGER, VON MISES, F.HAYEK, qui définissent l’économie comme praxéologie (science des choix). L’école autrichienne étant subjectiviste, elle s’élève contre les agrégats macro-économiques, les tests quantitatifs et l’économétrie. Leur enseignement (dualisme méthodologique) n’est pas négligeable car il est un contrepoids à la science économique contemporaine qui se veut parfaitement objective, alors que la nature de l’homme ne peut être résumée à la norme de ses actions. Nous le délaisserons cependant, du fait de l’impossibilité d’application théorique.
Rationalisme et formalisme : la pensée de Walras
Walras, rationaliste pur ou cartésien a souhaité fonder la science économique comme science naturelle, en construisant un modèle réglé par la force et la rigueur des mathématiques. Sachant que la morale et l’intervention de l’Etat ne peuvent être de même modélisés, il distingue auprès de l’économie pure, empirique (description cohérente et exacte d’une économie de libre concurrence) et rationnelle (système d’équations mathématiques), l’économie sociale.
La théorie de l’équilibre général (1930), qui a depuis été beaucoup perfectionnée, est la meilleure théorie économique mais on s’aperçoit qu’elle comporte des défaillances : l’équilibre n’est pas assuré sur tous les marchés (chômage, nécessité des déséquilibres pour créer des opportunités et sortir d’une économie stagnante), certaines propriétés mathématiques sont peu compatibles avec la nature des phénomènes économiques (hypothèses de convexité, indépendance des ensembles de production et de consommation...) et surtout l’établissement de l’équilibre dans le temps par le “tatonnement” exige des la suspension du temps, l’hypothèse du commissaire du marché, l’instantanéité de la production qui sont de mauvaises abstractions de la réalité.
La théorie walrassienne représente bien l’interdépendance des marchés et des décisions économiques (elle a été à l’origine de l’analyse input/output de Leontief, technique de recherche statistique et de planification) mais, du fait de la lourdeur de l’appareil mathématique qui décrit une situation figée, Hayek et sa position subjectivite rendent mieux compte dans une perspective dynamique du système des prix et de la nature et du rôle de l’information.
La théorie walrassienne ne constituera pas non plus un critère de scientificité car elle ne peut donner d’application empirique satisfaisante.
Le rationalisme critique : stratégie de réfutation et de corroboration
Après le rejet de l’apriorisme par Hutchison (1938), le climat méthodologique économique s’est progressivement rapproché de la théorie poppérienne, basées sur le rationalisme critique et sur le refus de l’induction (Hume : les théories ou les lois naturelles ne peuvent être établies par l’accumulation d’observations en leur faveur). Le corps de connaissances scientifiques est en progrès constant suivant le schéma suivant : prise de conscience d’un problème, formulation d’une théorie, mise à l’épreuve de celle-ci par une tentative de réfutation. Lorsque la théorie n’est pas réfutée (il faut en effet la tester, afin qu’elle ait un rôle de prédiction), elle est corroborée. Lorsqu’elle est réfutée, c’est un appel à l’imagination et à l’élargissement des connaissances pour adopter une théorie plus satisfaisante. (science en révolution permanente, faite de “victoires sur l’inconnu").
Cette méthode conçue initialement pour les sciences dures, s’appliquait selon K. POPPER aussi parfaitement aux sciences économiques, mais il reviendra progressivement sur ce jugement.
Une difficulté de la réfutation : le problème de Duhem
Duhem, un historien des sciences français repris par le philosophe américain Quine, a énoncé une théorie des sciences qui s’applique en premier à la physique, mais dont l’extension aux autres sciences peut être envisagée.
Il est selon lui impossible de dissocier les théories d’avec les procédés expérimentaux propres à les contrôler. Cette position est contraire à la réfutation et fait tomber dans le conventionalisme, c.a.d. que les théories ne sont pas réfutables par l’expérience et doivent être choisies pour leur commodité ou simplicité. La science devient alors un discours conventionnel qui ne prétend pas à l’adéquation avec le monde. Le premier conventionnaliste en économie fut Pareto (1909) puis Friedman et Machlup.
Au contraire, Popper prône le réalisme scientifique, c.a.d que les théories ont pour objet de rendre intelligible la réalité. La controverse sur le théorème de Heckscher-Ohlin-Samuelson en face du paradoxe de Leontief, ou la controverse sur le marginalisme des années 40 et 50 avec les partisans de la fixation des prix au coût total n’ont pas réellement été des réfutations.
La méthodologie réfutationniste est handicapée par le problème de Duhem, mais aussi par celui de la difficulté de séparabilité des éléments des théories économiques car politique et économique sont imbriqués.
La position de Milton Friedman : empirisme et instrumentalisme
Cette position a été adoptée à la suite de la controverse sur le marginalisme : “La méthodologie de l’économie positive” (M. FRIEDMAN 1953). Face aux à-prioristes, Milton FRIEDMAN rappelle que l’économie a pour vocation d’être une science empirique, c.a.d. confrontée à l’évidence des faits. Pour faire progresser l’économie positive (ici opposée à l’économie normative), il faut des critères de validation ou d’invalidation similaires à ceux des sciences de la nature car Milton FRIEDMAN est partisan de l’unicité de la méthode. La théorie doit être jugée sur son aptitude à prédire la classe de phénomènes qu’elle est supposée expliquer. Tester les postulats de base est inutile, il vaut mieux qu’ils soient faux (irréalistes), afin de carricaturer la réalité (type idéal weberien= simplification et schématisation). L’instrumentalisme est la méthode du comme si, c.a.d. qu’on ne s’intéresse qu’aux résultats. (la représentation donnée est fausse mais elle aboutit au même résultat).
Popper objecte que cette théorie s’oppose au principe de causalité, au réalisme scientifique, à la référence à la vérité et aussi au principe de la réfutation. Le succès des prévisions demeure inexplicable. C’est un raisonnement aboutissant à une attitude de facilité et conservatisme.
La méthode de M. FRIEDMAN est contradictoire : elle préconise l’empirisme et le retour au tests mais elle leur ôte leur efficacité épistémologique. L’économie devient alors hypothétique et spéculative. A l’opposé, MARSCHALL recherchait des hypothèses réalistes par la connaissance concrète des conditions de l’industrie et est à l’origine des recherches sur les rendements dans l’entreprise, la distinction entre court, moyen et long terme, les notions d’économie interne et externe (et toutes les théories qui ont suivi), ce qui prouve la fécondité du réalisme.
Histoire des sciences et critères d’évaluation chez KUHN
Selon cet historien des sciences, l’évolution d’une science comporte 4 étapes successives : la science normale, la crise, la révolution scientifique et le retour à une science normale.
L’évolution se fait selon lui à l’aide de changements de paradigmes (unité cohérente du savoir), c.a.d. que nous adoptons une nouvelle façon globale de penser, et les causes du changement sont donc plus psychologiques que techniques. Il n’y a pas de rationalité dans le développement du savoir car les paradigmes sont incomparables (donc contraire à la réfutation), ni de progrès vers la verité puisqu’une telle image du monde n’existe pas (donc contraire au réalisme scientifique).
  Les idées de Kuhn s’appliquent-elles à l’économie?
La théorie de Kuhn est censée s’appliquer à la physique-chimie mais il est vrai qu’en économie, la crise est perceptible et qu’il existe des paradigmes rivaux incontestablement marqués par des considérations psychologiques.
Or, les paradigmes doivent être unificateurs et ce n’est pas le cas. Le paradigme de base de la théorie classique est “l’individu maximisateur dans un marché relativement libre (peut-être Hume, Smith puis Ricardo qui a introduit l’abstraction) et son contenu est la théorie de la valeur travail, le principe de population, le salaire de subsistance et une perspective plutôt globale de la dynamique sociale.
La pensée classique fut remplacée au 19ème s. par une théorisation émanant de Stanley JEVONS et Alfred MARSCHALL et cette révolution marginaliste peut être considérée kuhnienne dans le sens où on assiste à un profond changement de la problématique et de la structure théorique (aux grandes questions concernant la croissance économique et la distribution entre profits on substitue un problème économique redéfini comme l’allocation des ressources rares entre des fins alternatives) et à un apport méthodologique (le raisonnement à la marge).
En revanche, le marxisme, qui est en un sens une variante de la théorie classique (notamment ricardienne), ne peut être réduit à une variante mineure (surtout pour ses interprétations hegeliennes qui s’éloignent considérablement de la logique classique) et constitue à lui-seul un paradigme. De même, la pensée de Walras et le courant de l’équilibre général qui en est issu est une branche du paradigme néo-classique mais elle n’est pas issue d’une crise du paradigme classique car Walras est plus inspiré par la tentative de Cournot de 1ère mathématisation de l’économie et par un certain cartésianisme par lequel l’économie lui apparaît comme un machine rationnelle. Quant à Menger et son école (Ecole autrichienne : Hayek est hostile à la version walrasienne de l’équilibre général), bien qu’issu d’un paradigme marginaliste, il est “essentialiste” (ne croit ni à l’équilibre ni à l’unicité des prix et s’intéresse à la dimension historique et aux institutions). Enfin, on utilise le terme de révolution keynesienne mais même si Keynes a abandonné l’individualisme méthodologique (sa fonction de demande n’est pas déduite du comportement rationnel du consommateur, elle est plutôt une inférence hardie fondée sur la relation supposée entre la consommation globale et le revenu national), qu’il a pour apport nouveau principal de raisonner sur les agrégats en modélisant l’économie par le schéma des trois marchés interdépendants des biens, de la monnaie et du travail, qu’il a eu l’idée que les ajustements aux changements des conditions économiques exercent leur influence sur la production et l’emploi plutôt que les prix et que sa théorie comporte des prédictions nouvelles à partir de phénomènes familiers (tendance chronique des économies à engendrer du chômage), il est difficile de dire qu’il ait inventé un nouveau paradigme car l’efficacité marginale du capital et la préférence pour la liquidité sont dérivés du comportement maximisateur des agents et Keynes s’appuye alors sur les concepts d’équilibre, de concurrence parfaite et de statique comparative qui sont les fondements de l’économie marshallienne, version empirique de l’équilibre général.
Kuhn explique ce qu’il considère comme une bonne théorie mais il ne donne pas de recette objective pour choisir entre deux théories rivales.
Lakatos et la méthodologie des programmes de recherche
Philosophe et historien des sciences, il est hostile au “sociologisme” de Kuhn à qui il reproche le manque de rationalité, et veut élaborer une méthode objective par les “programmes de recherche”. Ceux-ci sont bons, mauvais, progressifs ou dégénérants et sont constitués d’une suite de théories comportant un noyau dur, au-delà duquel l’expérience empirique permet d’évoluer.
Ceci s’applique bien à la théorie keynesienne en termes de chômage qui constituerait le remplacement d’un programme dégénerescant par un programme progressif (le chômage absent dans les théories mais pourtant inévitable était un chômage naturel), mais Lakatos apporte peu pour le choix entre deux théories rivales. L’histoire de la croissance du savoir ne peut être que retrospective et jamais prédictive.
Conclusion
Comme l’explique J. Hicks, les critères de scientificité élaborés pour les sciences dures et étudiés plus haut ne peuvent s’appliquer aux sciences économiques pour les raisons suivantes:
- l’objet de la science économique est historique, marquée par des phénomènes changeants, ni permanents, ni récurrents. L’unicité du phénomène historique empêchent de déceler des lois ou des déterminismes rigoureux. De plus, l’économie n’est pas vraiment une science expérimentale (on ne peut reproduire les phénomènes en laboratoire) mais plutôt une science d’observation (comme l’astronomie p.e.), ce qui limite les possibilités de tests.
- Chaque théorie répond aux exigences du moment, une nouvelle n’est pas meilleure en soi mais est plus appropriée au moment présent. Par exemple, la Théorie Générale de Keynes ne pouvait avoir été écrité en 1900, elle a été provoquée par les fluctuations et les désastres monétaires des années 1920-1935. Ainsi, les nouvelles théories n’apportent pas forcément à la science un “gain permanent”, ce qui explique qu’après Keynes on soit revenu à la pensée classique.
- L’économie ne peut obéir aux mêmes règles méthodologiques que les autres sciences empiriques car elle est une science morale et politique (intervention de l’État, jugement ethique ou politique..). Ainsi, nombres d’économistes sont convaincus que la situation de concurrence pure et parfaite comme entraînant une allocation de ressources optimale au sens de Pareto est incontournable, ce qui est plus un jugement de valeur qu’un raisonnement scientifique. De même, la popularité de l’hypothèse des anticipations rationnelles vient du fait qu’elle parvient à rajeunir la conception monétariste en économie et non pas de sa validité scientifique positive (qui est critiquable).
T.W. HUTCHINSON émet l’hypothèse que l’économie est devenue trop massive (développée dans de multiples domaines : économie du transport, finances publiques...) pour qu’il puisse y avoir une réelle révolution. La nécessité est plus forte dans des progressions méthodologiques plutôt que dans la construction de “théories générales”.

Il est indispensable de distinguer savoir normatif (scientifique) et positif (idéologique) afin que les théories ne soient pas uniquement les justifications de grandes causes.

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