Populations et migrations

Les migrations devraient jouer un rôle central en économie : indiquant l’adaptation de la main-d’oeuvre à l’appareil productif et assurant la correction des inégalités qu’engendre le développement, elles facilitent le retour du facteur travail à l’équilibre. Pourtant, au moment de la constitution de la science économique, personne ne s’en est préoccupé. Son étude apparait donc en marge de l’économie, dans ce qu’on appelera l’économie géographique et particulièrement en Allemagne où se développe une théorie de la localisation (Von Thünen et Ritter), d’où plus tard dérivera une théorie des aires d’influence et de drainage (Christaller, Lösch).
Les mouvements des marchandises offriront un modèle pour ceux des hommes, mais les premiers grands travaux prendront plutôt pour référence la physique sociale, bâtissant une théorie gravitaire des migrations, inspirée de l’économie. Simultanément, la crise de 1930 et l’expansion des années 1950 vont inspirer des études empiriques de plus en plus détaillées sur la mobilité du travail.
La jonction des mathématiques, géographie et économie effectue vers 1960, notamment à Philadelphie avec le Journal of Regional Science de W. ISARD, qui fera de nombreux émules. Vers la même époque, G. BECKER soulèvera la question de la discrimination pour montrer qu’elle peut permettre d’atteindre l’optimum, cad que la coopération économique entre 2 groupes n’a pas nécessairement une issue positive, les échanges, dans la mesure où deux groupes diffèrent par leurs fonctions de production et d’utilité, pouvant entretenir des déséquilibres. Ceci a été étendu aux migrations et a permis un des premiers acquis du domaine.

1. Un oubli des classiques
Rousseau (“villes, tombeaux de l’humanité”): l’émigration est sélective donc mauvaise, car les villes sont improductives (dans le sens où la valeur est la production agricole).
Avant même d’envisager une répartition optimale des hommes, il ne faut pas oublier les difficultés de transport des simples marchandises. E. BOSERUP : faiblesse des moyens de transports, mais aussi lois, coutumes, interdits qui fixent les populations. L’assouplissement de ces contraintes au début de l’industrialisation ne met pas en mouvement les hommes. Dans la théorie malthusienne, au lieu de tempérer les déséquilibres, les migrations trahissent un extrême dérèglement, une pathologie démographique.
A partir de Ricardo, ces considérations sortent du champ de la théorie économique, et avec elles toute trace des migrations.
2. L’économie dans l’espace
L’intérêt, non pour les migrations mais pour la répartition de la population dans l’espace se développe au 19 ème s. en Allemagne, en opposition avec les courants français et anglais.
A partir de Thünen et de son modèle de distribution spatiale d’une communauté agricole, avec pour seul élément de différenciation les frais de transport, Roscher, Schaffle et Ritter en élargissent le champs et A. Weber le prolonge à la localisation optimale des entreprises. Puis Christaller introduit la mobilité des consommateurs. Les travaux sont interrompus en Allemagne pour raisons idéologiques mais repris sous l’impulsion de l’école de Chicago et S. Stouffer, qui ajoute la possibilité d’une dynamique. En 1940, les progrès paraissent suffisants pour intéresser la théorie économique, mais l’école de la loi de gravitation va l’en éloigner encore 20 ans.
3. La maladie gravitaire
La loi de Newton a beaucoup impressionné les esprits fragiles (surtout Carey et sa multitude d’ouvrages) : médecine gravitationnelle (début 19ème s.), philosophie de l’attraction morale de Berkeley où la population jouait le rôle de masse. Les utilisations de la loi comportent le caractère vague que l’on trouve à la même époque chez Comte, Spencer ou Marx.
Ensuite, la loi de gravitation se réintroduit par des manipulations formelles : école de physique sociale (Dodd, Moreno, Lundberg), introduction dans l’économie des migrations avec Zipf, et l’astrophysicien de l’université de Princeton J.Q. Stewart, qui rassemble tous les courants pour fonder un collège de physique sociale. Ernst Ravenstein devient le père à titre posthume du courant pour les articles qu’il écrit à la fin du 19 ème s., le premier ancêtre à parler de gravitation étant Young. Au même moment pourtant existait une excellente école de géographie économique à Lund (Suède) avec Wendel et surtout Hägerstrand.
Le modèle gravitaire s’essoufle mais malgré ses incohérences, il aura permis de rapprocher le mouvement des hommes à ceux des marchandises et de tout échange à distance et aura surtout favorisé le formalisme, autant pour l’économie que pour l’économétrie.
4. Economie et modèle gravitaire
Le modèle gravitaire est intégré aux théories économiques sous l’action du Journal of Regional Science de Isard puis définitivement par les travaux de P. Nelson en 1959. Le plus grand apport de la théorie économique à la question des migrations est que le fait que l’ensemble des déplacements se tiennent en un tout d’une certaine cohérence, à comparer avec l’équilibre économique.
5. Systèmes et équilibres
Stouffer aborde le 1er en 1960 l’influence réciproque des flux migratoires les uns sur les autres.
6. La migration comme investissement
Sjaastad 1962, Cebula, Vedder 1973, Greenwood 1970.
7. Retour au départ
Makover, Marschak et Robinson retrouvent le bon sens.
8. Soldes et trafics
Il faut distinguer la question des soldes de celle des trafics.
9. L’ajustement
ou le retour de la main invisible alors qu’auparavant nombre d’économistes pensaient que les migrations ne représentaient que la manifestation d’un retour à l’équilibre d’un marché du travail perturbé.
10. Les déséquilibres systématiques
Séminaire de l’OCDE en 1963 sur la mobilité géographique et professionnelle de la main-d’oeuvre : les raisons sont difficiles à trouver mais pas seulement économiques : structure démographique, décalage de formation, l’absence d’information, les liens familiaux... Aydalot et de Gaudemar reprochent à la théoire néclassique d’être une théorie statique dont la dynamique n’est qu’un prolongement arbitraire. Il défendent une thèse proche de celle de l’école du capital humain : seule la formation peut rectifier l’efficacité économique des migrations. On s’oriente vers la théorie des déséquilibres cumulatifs avec un argument économique (soutenu par Myrdal, qui s’inspire de Wicksell), le rôle des institutions, et la prise en compte de facteurs non-économiques (pe l’intégration familiale).
Conclusion
Même si Thünen était élogié par Marshall ou Schumpeter, l’économie géographique et la migration n’ont pas connu un développement aussi rapide que les autres branches de l’économie. On est en présence du problème suivant : une abondance de faits non-intégrés à une théorie a toutes les probabilités de contenir de nombreuses contradictions, sources à leur tour de débats sans fin (comme l’explique P. TAGUIEFF pour la théorie du racisme).

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