Histoire de l’analyse économique


1 L’objet et les enjeux de la théorie économique
La théorie économique a pour objectif de comprendre les mécanismes de fonctionnement d’une économie de marché et d’en tirer les leçons quant à l’opportunité de l’intervention étatique correspondante, ce qui présuppose l’étude de la viabilité d’une économie décentralisée (économie de marché), en l’examinant en détail (salariat, distribution du revenu, existence et cause des inégalités, de la pauvreté, de l’exploitation, quelles sont les actions optimales des individus...).
L’économie étant une réflexion sur l’organisation économique idéale de la société, l’enjeu politique est donc prépondérant. Le formalisme en économie est cependant indispensable afin de fournir les fondements d’une discussion politique sérieuse. L’opérationnalité théorique est préférable à “l’essentialisme” (s'intéresser à la dimension historique et aux institutions = MENGER, HAYEK...) ou le réalisme afin d’arriver à de bons résultats, puisque la théorie n’est qu’un support à la décision politique et ne nécessite donc pas de représenter parfaitement la réalité (ce qui est ingérable). Il faut opposer et distinguer la plasticité idéologique des théories (théorie) et le caractère idéologiquement engagé des théoriciens (métathéorie, c.a.d l’utilisation faite de la théorie). Ainsi, la théorie néo-classique ne peut être confondue avec l’idéologie libérale, même si la majorité des économistes néo-classiques sont pour le libéralisme. De même, la théorie walrassienne peut aussi être utilisée pour construire des modèles démontrant la supériorité de l’intervention étatique ou mettant en avant des thèses marxistes.
2 Unicité ou pluralité de la théorie économique
Plutôt que de concevoir l’histoire des sciences économiques comme suivant un développement linéaire, il peut être admis qu’il existe plusieurs théories ou courants (nous avons cependant vu qu’il était difficile de déterminer les caractères propres à caractériser un courant).
Trois traditions marxistes, classiques et néo-classiques viennent à l’esprit. Mais celles-ci sont plutôt des métathéories car Marx peut être considéré comme classique, appartenant à un vaste axe de pensée allant de Ricardo à Saffra. En revanche, les néo-classiques peuvent être séparés entre théories marshallienne, walrassienne et autrichienne. Enfin l’approche monétaire peut regrouper les intuitions non-classiques de Marx et les interprétations hétérodoxes de Keynes et des vues kaleckiennes.
Pour distinguer différentes approches théoriques, on peut par exemple le faire sur les priorités que choisissent chacune. Ainsi, les classiques ont pour question centrale la croissance et la stagnation tandis que les néo-classiques donnent la priorité à l’étude de la décision rationnelle et de l’efficience, l’interrogation sur la croissance subsistant mais avec un poids moindre et sous la forme d’une analyse des conditions d’une croissance équilibrée plutôt que sous celle d’une réflexion sur le déclin du système. De même, au contraire des néo-classiques, les classiques étudient la valeur moins pour elle-même que comme passage obligé dans une réflexion ayant pour objet la répartition ou l’exploitation.
On peut aussi distinguer différentes approches par leurs choix méthodologiques. Ainsi, s’il l’on retient la méthodologie d’homogénéité, les classiques sont distinctivistes car ils distinguent valeur d’usage et valeur d’échange, biens produits et ressources naturelles, et voient le prix comme une catégorie multiple gouvernée par des classes de détermination distinctes. En revanche, la théorie walrasienne est homogène car elle argue que la science doit subsumer un champs épars de phénomènes sous une logique unique. Si on retient comme critère l’équilibre, les classiques et la gravitation (échanges à prix faux c.a.d. hors de l’équilibre et oscillation du prix de marché hors de l’équilibre) par exemple s’opposent à la théorie walrasienne qui propose le tâtonnement, ce qui exclut de tels échanges. On peut aussi choisir la place de la monnaie vue comme dichotomique (l’économie de marché est vue comme un troc) ou selon la perspective monétaire (la monnaie est une composante essentielle). La valeur est aussi un critère intéressant : valeur-travail, théorie subjective de la valeur ou approche monétaire : il est possible d’étudier le fonctionnement de l’économie sans référence à une théorie de la valeur ou du prix d’équilibre, les comptes des agents économiques devenant la norme exclusive d’équilibre. Dernier choix, l’intégration de la population et partant de l’offre de travail salarié : population endogène et salaire réél exogène (classique) ou l’inverse (les autres).
D’après tous ces critères, on se rend compte que parmi les trois composantes de l’approche néo-classique, la théorie walrasienne se distingue le plus de l’approche classique. Classiques et néo-classiques ont principalement seulement en commun l’acceptation de la dichotomie entre sphère réelle et monétaire. La théorie néo-autrichienne est néo-classique par son accentuation du sujet décideur mais elle partage avec les autres problématiques une réflexion en termes de déséquilibre.
Si l’on ne retient que deux critères afin d’aboutir à une typologie plus restreinte, le statut décisionnel des agents (statut identique de tous les agents = approche néo-classique, l’inverse = approche classique et monétaire) et la modalité d’appréhension des grandeurs économiques (théories de la valeur ou approche monétaire).
L’évolution des théories économiques
Adam Smith (1723-1790)
Dans “Les recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations”, A. SMITH décrit l’économie de marché comme un système basé sur un mécanisme d’ajustement spontané et efficace, la concurrence et vante avec force la thèse du libéralisme économique.
Selon lui, le meilleur moyen pour accroître la richesse des nations est de laisser faire les individus et de limiter l’action du gouvernement à l’encadrement législatif (la main invisible). Ayant réussi à donner une réponse économique à des questions philosophiques, ces idées ont fait de lui le fondateur de l’économie politique, ce qui est selon SCHUMPETER plus une affaire de circonstance que de mérite. Smith pense comme Locke (au contraire d’Hobbes qui envisagent des mesures draconiennes pour résorber les passions) que l’individu dresse lui-même des barrières contre ses propres passions.
La théorie smithienne de la valeur se résume en trois points :
_ la valeur d’échange (ou prix relatif) d’un bien est son coût réel (= coût d’opportunité) mais celui-ci n’est pas directement mesurable.
_ la détermination du prix d’équilibre (ou naturel) d’une marchandise s’élabore à partir de la théorie des composantes (= le prix permet de rémunérer les facteurs de production/travail, terre, capital/ à leur taux naturel).
_ Le prix naturel se réfère au long terme tandis que le prix de marché au court terme. Le prix de marché diffère du prix d'équilibre en fonction des déséquilibres entre offre et demande, mais la gravitation fait que les écarts se résorbent à terme.
En disant que le travail est en général la source de toute valeur, il adhère à la théorie de valeur-travail incorporée, fondement alternatif et proprement classique d’une théorie des prix. Or, le coût réel n’étant pas mesurable, SMITH propose que l’on prenne le salaire comme mesure de la valeur (c’est la théorie du travail commandé : la valeur d’un bien se mesure à la quantité de travail salarié qu’elle peut acheter). Il tend ainsi à assimiler la théorie du travail commandé à une théorie de la valeur, alternative à la théorie du travail-incorporé. Or, son objet n’est pas la valeur ou la détermination du prix d’équilibre mais la mesure du pouvoir d’achat (il confond mesure et détermination de la valeur lorsqu’il donne à penser que dans l’état rude et primitif le prix serait déterminé par la quantité de travail, ce qui a été repris par Ricardo et Marx comme l’élément central et la théorie des composantes l’accessoire alors que la conception des prix est préférablement toujours traitée comme une théorie des composantes. La pensée de SMITH sur la valeur, même conçue ainsi apparaît étrange : sur le critère central de détermination de la valeur, il adopte un point de vue non pas classique mais néo-classique (et apparaît donc comme le précurseur de la théorie moderne), mais en ce qui concerne les autres aspects (séparation valeur d’usage/valeur d’échange, distinction prix naturel/prix de marché) il est parfaitement classique.
David Ricardo (1772-1823)
La carrière intellectuelle de Ricardo fut très courte (13 ans) et après s’être intéressé aux questions monétaires, il se concentra sur les problèmes de croissance et de distribution après un débat brûlant en Angleterre sur le commerce de blé en 1813. Il s’efforça de montrer que les droits d’entrée sur le blé entraînaient des effets en cascade : hausse du prix du blé, hausse des salaires mais maintien des prix des autres biens, diminution de la rentabilité du capital et affaiblissement de la croissance.
Malthus, son contradicteur éternel, s’appuyait sur la théorie smithienne des composantes pour expliquer qu’une hausse des salaires se résout par une hausse des prix, laissant le profit inchangé.
Ricardo a alors développé son modèle du blé, qui se fonde sur deux traits centraux : la théorie de la rente différentielle, basée sur les différences de fertilité des sols et l’hypothèse de l’uniformité de l’input et de l’output de la production, tous deux étant du blé. En résulte la démonstration de l’existence d’une relation inverse entre profits et salaires et qu’une économie à population croissante et technologie constante dans un contexte de fertilité décroissante du sol débouche sur une baisse de taux de profit et un arrêt de l’accumulation.
Ces conclusions sont cependant tributaires des hypothèses initiales, en particulier de l’uniformité de l’input et de l’output, comme le fit remarquer Malthus. Ricardo dut alors analyser la question de la détermination des prix relatifs. La théorie de la valeur travail (selon laquelle les prix relatifs des marchandises sont proportionnels à la quantité de travail direct et indirect) joue selon lui le même rôle central que le blé plus haut, afin de démontrer que les questions de la détermination de la valeur et du partage du produit sont indépendantes, corrollaire de la relation inverse entre salaires et profits. Mais Malthus objecta sa théorie de la valeur, car dans un modèle à deux branches où les durées du processus de production sont différentes, les prix relatifs ne dépendent plus exclusivement du rapport entre les quantités de travail incorporées. La détermination des prix relatifs par le seul travail incorporé et la nécessité d’une égalité du taux de profit dans les deux branches deviennent incompatibles ; l’indépendance souhaitée entre valeur et distribution est donc battue en brèche.
Ricardo sera plus important du point de vue méthodologique qu’au niveau du contenu car si sa théorie amendée par Marx et Sraffa (1960) forme la base de l’approche classique, celle-ci ne fut pas longtemps dominante. Sa théorie de la valeur travail fut abandonnée et remplacée par la théorie des coûts de production, plus Smithienne que Ricardienne.
Karl Marx
Malgré ses détracteurs, Marx a fait progresser l’approche classique, même si il n’appartenait pas à la communauté scientifique classique. On lui doit la conceptualisation de la valeur, le rapport entre valeur et prix, les schémas de reproduction, la reformulation de la loi de la baisse du taux de profit dans un contexte industriel.
Il n’est cependant pas responsable d’une révolution scientifique car la rupture qu’il a créée se situe au niveau de la métathéorie : Ricardo percevait la théorie du surplus selon une conception naturaliste, alors que Marx l’a interprétée en termes d’exploitation, Marx a étudié l’avènement du capitalisme, et ses nouvelles théories ont fortement été empreintes d’idéologie.
Il a de même été un précurseur de l’approche monétaire par ses travaux sur la nature d’une économie décentralisée et ses caractéristiques, le rôle de la monnaie, la spécificité de l’échange salarial, la distinction travail/force de travail, la possibilité d’une endogénéisation du salaire réel, la pression du chômage sur la négociation salariale, ce qui le rapproche dans un sens de Keynes. Les monétaires sont cependant toujours restés réticents à l’adhésion de Marx à la valeur-travail. Marx en avait besoin pour prouver (et non pas supposer) l’exploitation. Ceci impliquait qu’il se place dans une perspective d’équilibre réalisé (afin d’éliminer les profits de circulation), et en voulant aboutir à la démonstration de l’exploitation, il dut proposer une représentation tout à fait déterministe de l’économie de marché dans laquelle la lutte des classes joue un rôle minime.
La révolution marginaliste
Elle résulte de la similitude théorique entre différents chercheurs et à des époques proches. Ils s’accordent sur le subjectivisme (le sujet économique, opérateur de choix, rationnel et optimisateur, devient le centre d’attention du problème; le problème économique est redéfini comme l’allocation des ressources rares à des fins multiples) et sur le marginalisme :
1- abandon de certaines distinctions des classiques : dichotomie entre valeur d’échange et valeur d’usage, pluralité des notions d’équilibre...;
2- distinction entre utilité totale et marginale et intuition de son caractère décroissant;
3- extension à l’ensemble du raisonnement économique de l’analyse ricardienne de la rente et détermination du prix en fonction de la situation marginale;
4- Rôle central donné à l’idée d’alternative et de substitualité à la marge, autant pour la consommation que pour la production, ce qui débouche sur le principe d’équimarginalité et sur le remplacement de l’idée de “coût de production historique” par celui de “coût d’opportunité”.
Les courants walrasiens et marshallien sont les plus proches par la priorité donnée à l’existence de l’équilibre et la voix mathématique empruntée. En revanche Menger, fondateur de l’école autrichienne, s’oppose aux classiques sur la théorie de la valeur, mais donne comme eux la priorité à la croissance et a un goût pour les distinctions substancielles, se préoccupe de dimension historique et de l’émergence des institutions et privilégie l’explication “causale-génétique”, a des vues très radicales à propos de l’équilibre (contrairement à Walras) que l’économie ne peut selon lui pas atteindre ni même être décrit par l’économiste, il ne croit pas en l’unicité des prix et pense que le monopole est plus archétypal que la concurrence, et s’intéresse à l’essence des choses et non pas à l’opérationnalité théorique (la fonction d’utilité est discontinue et ne peut donc pas être utilisée mathématiquement).
Le caractère révolutionnaire est discutable. Marshall, partisan de l’union des économistes, regrettait les jugements très tranchés de Jevons sur Ricardo et Mill et plaçait la théorie subjective de la valeur comme un complément de la théorie objective. En Autriche, l’approche marginaliste se développa par opposition à l’historicisme des économistes allemands mais n’eut pas d’écho en Allemagne. Walras (et l’Ecole de Lausanne), contrairement à Marshall et Menger, n’avait pas de pouvoir institutionnel et ses thèses n’ont été acceptées que très progressivement.
Les causes de l’émergence du marginalisme sont sans doute les défauts de la problématique classique (insuffisance logique de la théorie de la valeur-travail : impasses pour Marx et Ricardo, perte de pertinence des hypothèses classiques due au cours de l’histoire : théorie de la population, du salaire de subsistance, argument idéologique de la théorie de la valeur qui assimilait le profit à une spoliation puisque seul le travail crée de la valeur et qui ne pouvait donc servir que des causes socialistes hostiles au capitalisme) et les qualités de la nouvelle (scientificité supérieure, caractère indispensable d’une interrogation sur les micro-fondements).
Léon Walras (1834-1910)
L’importance de Walras, aujourd’hui non contestée, a été très lente (il n’a pu obtenir de chaire en France). Contrairement à Marshall, il était conscient d’opérer une rupture théorique et défendait une approche abstraite et mathématique de l’économie sur le modèle de la physique mécanique. Dans les “Eléments d’économie pure” (1874 et 1877), Walras propose une conceptualisation originale sous la forme d’un système d’équations simultanées qui étudie l’interdépendance des phénomènes économiques. Il développe une argumentation en cercles concentriques, c.a.d. qu’il part d’un modèle élémentaire et le généralise par l’introduction de déterminations supplémentaires.
Il analyse ainsi la détermination des prix des biens et des services, passe ensuite à celle des services producteurs, des biens de capital et enfin de la monnaie (dont l’introduction en dernière étape sert seulement à déterminer le niveau absolu des prix et ne remet pas en cause le point de vue dichotomique adopté par Walras), chacun des modèles étant analysé sous l’angle de l’existence de l’équilibre et de celui de la stabilité. Son modèle le plus élémentaire sur l’échange de deux marchandises entre elles présente les caractéristiques suivantes : information parfaite quant à la qualité des biens, fondement de la demande dans la rareté, maximisation de l’utilité, utilité marginale décroissante, caractère additif et indépendant des fonctions d’utilité, possibilité de survie des agents hors de l’échange, échange direct dit bien contre bien, interdépendance de l’offre et de la demande, règle d’ajustement. Le modèle aboutit à l’égalité du prix relatif et du rapport des utilités marginales, puis à la “loi de Walras” et au théorème général du bien-être.
Lorsque son analyse est étendue aux marchés des services producteurs, il distingue le service procuré par une ressource et la ressource elle-même (et leurs prix respectifs), ce qui est une avancée importante de la théorie néo-classique. Ceci permet une homogénéisation des facteurs de production et le remplacement d’une perspective “stock” par une perspective “flux” et libère alors de la méthodologie des distinctions substancielles chère aux classiques. Les entrepreneurs établissent la liaison entre marché des biens et marchés des services productifs. Si le prix des biens dépasse le coût de production, la production sera accrue et inversement. Le modèle d’équilibre général peut être construit, son équilibre consiste en la réalisation de trois conditions :
1 chaque individu maximise son utilité
2 pour chaque bien et service il y a égalité de l’offre et de la demande
3 le prix de chaque bien est égal à son coût de production.
Walras ne voulait pas se limiter à la démonstration de la possibilité logique de l’équilibre, il voulait aussi rendre compte de la manière dont l’économie l’atteignait spontanément. Il proposa ainsi le concept de tâtonnement mais celui-ci n’est pas satisfaisant car il interdit les échanges à prix faux (hors de l’équilibre).
Walras a fait une avancée extraordinaire dans la conceptualisation de l’équilibre, sur une base subjective, mais sa théorie n’aide pas à comprendre le fonctionnement effectif de l’économie de marché. Walras aura cependant laissé une importante pensée, notamment pour la primauté donnée à l’existence, sa conception très restrictive de la notion de concurrence parfaite, l’exclusion de la monnaie, l’hypothèse de tâtonnement et la préséance de l’exigence de démonstrabilité sur celle de réalisme. La théorie Walrasienne est aussi utile pour ceux qui envisagent l’économie comme une axiomatique pure afin de servir de support à des débats politiques.

Alfred MARSHALL (1842-1924)
Ayant connu le succès très tôt, il a servi de base à des générations d’étudiants et de chercheurs. Sa pensée est marquée par une perpétuelle tension entre préoccupation analytique et souci de réalisme. Il ne s’intéresse pas seulement à l’allocation efficiente des ressources mais aussi à expliquer comment celles-ci viennent à existence (pour lui, la biologie est donc un meilleur modèle que la physique pour la science économique). Pourtant, ses principaux apports relèvent de la physique comparative. Il pense que le rôle des mathématiques est secondaire et utilise à volonté les métaphores, ce qui est critiqué par Samuelson mais loué par Friedman.
Marshall est présenté comme le théoricien de l’équilibre partiel, en opposition à Walras, celui de l’équilibre général. Alors que Walras se réfère à deux biens, dans une approche monétaire qui permet d’en faire abstraction, afin de présenter un marché élémentaire comme le modèle réduit d’une économie entière,  pour Marshall la notion de marché se rapporte à un seul bien, dans une situation de troc.
Marshall a introduit le concept d’élasticité mais aussi des concepts plus larges. Dans son analyse des fonctions d’offre, Marshall explique qu’il faut dépasser la perspective d’échange pur pour s’intéresser aux décisions de production. Les coûts de production jouant un rôle central, il développe un raisonnement en termes de fonctions d’offre et de demande inverses par lequel l’équilibre s’établit par un ajustement des quantités permettant une égalisation des prix d’offre et de demande alors que dans le cadre walrasien, l’ajustement se fait par les prix. Il introduit la notion de temps, et en déduit que l’aspect de la demande domine dans l’immédiat (car l’offre ne peut pas varier) tandis que l’aspect de coût prend progressivement de l’importance avec le temps.
Ceci a donné une grande impulsion à la micro-économie moderne mais en fait il n’intègre pas le temps dans son analyse mais l’utilise seulement comme un moyen de partage des variables, ce qui est donc de la statique comparative. L’analyse ne tient de plus pas compte des processus d’ajustement (dans lesquels ses tentatives n’ont pas été satisfaisantes) mais seulement de ceux d’existence, l’objet unique étant la détermination des grandeurs d’équilibre. Malgré le rôle qu’il a joué dans le développement de la théorie économique, nombre de ses études ont été vite abandonnées : la monnaie, la perception du caractère particulier du marché du travail, le rôle des marchands, les rendements croissants...
John Maynard KEYNES (1883-1946)
Du fait de la diversité de son oeuvre, l’analyse se porte seulement sur “La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie” (1936). Celle-ci a été rédigée pendant une période de chômage massif où la micro-économie marshallienne n’attribuait celui-ci qu’à un manque de flexibilité des salaires, thèse que KEYNES entreprit d’invalider. Il combina alors un projet radical, ce qui ouvrit la voie à l’approche monétaire, (refuser l’orthodoxie du moment et mieux tenir compte de la monnaie, la production, le séquentialisme des opérations économiques et leur durée, l’incertitude, la finance et la spéculation) et un projet pragmatique (quelle est la modification minimale que l’on doit apporter à la théorie orthodoxe pour qu’elle intègre le chômage involontaire, afin d’être accepté plus facilement).
Keynes accepte donc le premier des deux postulats de l’économie marshallienne (l’égalité de la productivité marginale du travail et du salaire réel, déterminant l’offre de travail) mais refuse le second (l’égalité du salaire réél et de la désutilité marginale du travail, déterminant l’offre de travail) du fait de l’émergence de chômage involontaire. Mais, de manière plus radicale, il introduit le caractère monétaire des transactions marchandes, ce qui est une critique indirecte de la loi de Say. De même, sa théorie de la demande effective utilise des concepts qui constitueront le noyau de la micro-économie moderne mais il en profite pour introduire le caractère unilatéral de la décision d’emploi et l’asymétrie de statut des firmes et des salariés.
Keynes présente de manière littéraire un modèle d’équilibre général dans lequel, à salaire monétaire et offre de monnaie donnés, le niveau d’équilibre du revenu national se détermine par une interaction entre les marchés de biens de consommation et d’investissement et le marché monétaire. Ceci donnera naissance à la courbe IS-LM de Hicks (1937) et fera de Keynes un propagateur de la pensée walrasienne puisqu’il est une application de l’équilibre général de Walras à n équations et n inconnues sous une forme gérable.
Keynes obtint le succès puisqu’il fut suivi par les gouvernements et que peu de temps après se créa la macro-économie, mais il est discutable de lui en attribuer les fondements.
F.A. HAYEK
Menger est le créateur de l’école mais la propagation des idées revient surtout à Wieser et Böhm-Bawerk. Hayek fut très célèbre dans les années 30 mais la victoire des idées keynesiennes l’évinça pendant de très nombreuses années. Il joua un rôle dans les débats sur la théorie des cycles économiques qu’il considère comme un problème de coordination intertemporelle. Selon lui, l’équilibre intertemporel se définit par une adéquation entre la structure du capital et les préférences intertemporelles fondamentales des agents. Lorsque dans le cadre d’une politique monétaire laxiste on diminue artificiellement le taux d’intérêt, ceci donne de faux signaux quant aux préférences intertemporelles des agents, ce qui conduit à un boom artificiel, un accroissement des investissements et un allongement non fondé du processus productif, ce qui déclenche inévitablement une crise économique. Au contraire, Keynes attribue la crise à une insuffisance d’investissement.
Selon lui, dans une économie de marché, la coordination des décisions privées est le problème fondamental, celle-ci s’effectuant à travers les échecs et les erreurs décisionnelles affectives, ce qui s’éloigne de la perspective walrasienne centrée sur la préconciliation décisionnelle pour s’inscrire dans une conception classique en signalant que la concurrence est un processus de découverte et d’apprentissage permanent. Il justifie l’économie de marché par l’économie de centralisation d’information qu’elle permet puisque les agents raisonnent à partir d’informations circonstanciées et limitées mais cela suffit ; d’une manière dirigée la masse à traiter serait ingérable.
Il est nécessaire de distinguer Hayek de Walras, même si le premier ne s’est jamais élevé contre le second. Hayek acceptait le tatônnement de Walras, mais parce qu’il le comprenait comme l’équivalent de la gravitation des classiques. De même, Hayek a critiqué les défenseurs de l’économie collective comme Lange alors que ceux-ci fondaient leur argumentation en des termes walrasiens avec notamment l’hypothèse du tatônnement. Walras voyait l’économie comme la physique, ce qui est du “scientisme” selon le subjectivisme des néo-autrichiens. La théorie économique traditionnelle s’intéresse surtout aux objets et à leur valeur tandis que les néo-autrichiens mettent l’accent sur les processus d’évaluation dans lesquels les sujets économiques sont engagés. Enfin, Walras donne la priorité à l’opérationnalité théorique et Hayek au réalisme du fait de sa spécificité d’essentialiste (études sur la génèse des institutions, l’émergence d’un ordre spontané...). La théorie de Walras sur le fonctionnement d’une économie de marché ne nous apprend rien puisque sa théorie de formation des prix suppose la centralisation mais elle a donné naissance à un programme de recherche très fécond avec des avancées exceptionnelles. En revanche, Hayek cerne mieux la nature profonde de l’économie de marché (notamment grâce à ses articles sur l’information) mais ses disciples n’ont presque rien fait depuis.
Hayek critique Lange car, bien qu’il se base sur la même théorie walrasienne, il propose une interprétation métathéorique socialiste alors qu’Hayek est partisan du laisser-faire. Par rapport aux walrasiens de l’école nouvelle classique, la différence théorique est moins importante puisqu’ils adhèrent à la même métathéorie et que les nouveaux classiques utilisent Hayek dans leur attaque contre Keynes. De même, néo-autrichiens et post-keynésiens ont des convergences théoriques à propos de l’incertitude, de la production et de la dimension temporelle, mais ils sont opposés métathéoriquement, notamment dans leurs jugements respectifs quant à à la capacité d’ajustement des économies décentralisées.
L’après-Keynes
Dans l’après-guerre, l’analyse économique est marquée par l’essor prodigieux et parallèle de la théorie walrasienne et de la macro-économie keynesienne. Nous ne nous intéresserons seulement au débat concernant le chômage involontaire. Est-il admissible, et si oui, est-il la conséquence d’un équilibre ou d’un déséquilibre?
Pour les “nouveaux classiques”, l’équilibre est unitaire et se caractérise entre autres par l’absence d’incitation au changement tandis que ceci est révélateur d’un déséquilibre selon les keynesiens.
Dans la perspective walrasienne, on distingue la prédominance de la synthèse néo-classique, qui minimise l’originalité théorique de Keynes en avalisant ses conclusions politiques et en remettant en cause le second postulat (Hicks, Patinkin, Clower), l’offensive anti-keynésienne commençant avec le courant monétariste et culminant dans la théorie des “nouveaux classiques” et la riposte à cette offensive.
Hicks (et Modigliani) s’intéressent surtout au modèle IS-LM. La particularité de la fonction keynesienne réside dans la forme spécifique attribuée à certaines fonctions de comportement (préférence pour la liquidité et offre de travail). Le sous-emploi provient selon cette théorie de la forme particulière de la courbe d’offre de travail (rigidité à la baisse à partir d’un niveau plancher du salaire nominal), la notion de chômage involontaire n’étant pas explicitement mentionnée. Patinkin justifie la notion de chômage involontaire par le fait que les offreurs de travail soient hors de leur courbe d’offre, ce qui ne peut être qu’un déséquilibre temporaire, l’originalité de Keynes étant à nouveau rejetée. Ceci rejoint l’école francobelge du déséquilibre qui démontre l’existence d’équilibres avec rationnement dans un contexte de prix et salaires rigides, mais cette dernière, après un fort départ en Europe fut rejetée aux Etats-Unis sous l’effet de la critique “nouvelle classique”. Clower (et Leijonhufvud) a beaucoup plus insisté sur le caractère novateur de Keynes dans le sens où il remettait en cause “la loi de Walras”. Clower aboutit à un résultat de faux équilibre. Bien qu’il n’y ait pas d’incitation à changer de comportement, la coordination n’est pas optimale et des possibilités de gains mutuels d’échanges restent inexploitées, l’origine du problème étant dans la mauvaise transmission de l’information et l’absence de commissaire-priseur. (Il est alors étonnant qu’on attribue à Clower la paternité de l’école du déséquilibre).
Au début des années 1970, une réaction antikeynesienne naît par une double offensive monétariste avec M. FRIEDMAN (attaque de la courbe de Phillips, qui avait été intégrée dans le corpus théorique keynésien et en est devenu le maillon faible) et l’école “nouvelle classique” avec LUCAS et SARGENT qui s’attaquent à l’économétrie d’inspiration keynésienne et aux concepts keynésiens car ils souhaitent reconstruire la macro-économie sur deux fondements : la compensation des marchés et l’hypothèse de comportement optimisateur et d’anticipation rationnelles des agents économiques. Ils critiquent l’approche du déséquilibre et Keynes car l’hypothèse de fixité des prix et salaires de la première et l’idée de chômage involontaire du second sont incompatibles avec la rationalité maximisatrice (des opportunités ne sont volontairement pas saisies). Ils critiquent aussi les actions de politiques déduites de la courbe de Phillips visant à exploiter le “trade-off” entre inflation et emploi et, selon eux, seule une politique monétaire non anticipée pourrait être efficace. Ils rejettent ainsi à tout point de vue la conception keynesienne et souhaitent reprendre le programme de recherche tel qu’il prévalait avant Keynes et avait été formulé par Hayek. LUCAS propose ainsi une réinterprétation intertemporelle de la courbe traditionnelle d’offre de travail, fondée sur l’arbitrage entre travail et loisir. Les fluctuation de l’emploi s’expliquent alors par les effets cumulatifs de choix intertemporels et sont basées sur des interprétations erronées des signaux-prix donnés par les marchés. Il n’est donc pas nécessaire d’abandonner les prémisses traditionnels ni d’introduire des transactions “hors des courbes”.
Les vues des “nouveaux classiques ont eu un grand succès aux Etats-Unis, et les partisans de la synthèse ont eu du mal en engendrer leurs ripostes. Ainsi, les théoriciens du déséquilibre ont donné un fondement empirique à l’hypothèse de “viscosité” des salaires. Deux autres théories acceptèrent de se placer sur le terrain de leurs contradicteurs (comportement optimisateur, épuisement des gains mutuels de l’échange, flexibilité des prix). La première vise à démontrer dans un cadre d’équilibre général la pluralité des équilibres possibles (DIAMOND, HOWITT). L’autre, micro-économique, vise à donner un fondement de rationalité optimisatrice à l’absence de flexibilité des salaires. Il est en effet monté que les firmes peuvent avoir intérêt à ne pas fixer le salaire effectif au niveau d’équilibre du salaire d’équilibre walrasien (par ex. si la main-d’oeuvre est vraiment nulle), et de ceci découle le chômage involontaire. On retrouve le concept de salaire d’efficience déjà présent chez Marshall et selon lequel la productivité du travail est fonction du salaire (Akerlof, Yellen, Stiglitz). Cette argumentation ne fait cependant pas l’unanimité puisqu’elle est d’équilibre partiel et que de nombreuses objections lui sont opposées. La plupart des auteurs suivant cette argumentation sont d’inspiration keynesienne, mais il est intéressant de voir que Phelps accepte cette théorie mais non la métathéorie (c’est à dire la politique keynesienne qui va avec) contrairement à Patinkin et les auteurs de la synthèse qui minimisaient l’apports de Keynes tout en acceptant la politique keynesienne.
conclusion

Il est important de bien comprendre la diversité de la théorie économique (il n’y a pas que les néo-classique, même si ils sont prédominants), la différence entre théorie et métathéorie et voir que toutes les théories sont discutables et l’objet de controverses.

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